Marc Lièvremont: "Certains sont toujours convaincus que je suis incompétent"
L'ancien entraîneur des Bleus s'est confié cette semaine à « Sud Ouest », à quelques jours de la sortie d'un livre où il retrace son parcours.
« Jamais je n'aurais pensé vivre autant d'émotions en quatre ans ».(photo Daniel Bardou)
« Sud Ouest ». Vous avez coupé avec les médias depuis votre retour de Nouvelle-Zélande. Vous aviez dit ne pas vouloir écrire de livre, alors pourquoi ce « Cadrages et débordements. »
Marc Lièvremont. Je ne sais pas encore aujourd'hui (sourire). Ça n'a pas été simple. Mon co-auteur m'en parlait comme d'une possible psychothérapie. Mais je n'estimais pas en ressentir le besoin. J'ai fini cette Coupe du monde apaisé. Il fallait une bonne raison. Je l'ai trouvée, c'est ma fondation (1). Je ne prendrai pas un euro sur cette histoire.
L'exercice a-t-il servi d'exorcisme ?
J'ai facilement tourné la page équipe de France, j'ai voyagé en Asie avec ma famille. Cela a été compliqué d'y revenir. Revoir la finale par exemple, je n'en avais pas envie. Je l'ai fait, en deux, trois, quatre fois. Je me suis énervé devant les images. Je me suis dit : « t'es bête, c'est fini, le résultat tu le connais ». Mais ça a ravivé un peu de frustration. Mon seul regret, c'est de ne pas être champions du monde. Les Blacks étaient tellement à notre portée. Compte tenu de notre parcours cabossé, du contexte, de l'adversaire, cela aurait été l'un des plus grands exploits du sport français.
C'est une aventure qui vous aura marqué, changé ?
Je suis resté le même. Mais j'ai beaucoup appris sur moi. Je ne retiens que le positif. Mais jamais je n'aurais pensé vivre autant d'émotions en quatre ans.
Vous racontez, notamment, que vous vous êtes mis soudain à pleurer au petit matin après la finale…
Ces larmes-là, je ne les ai pas senties venir. Il y a eu une charge émotionnelle pendant cette Coupe du monde. Je me sentais fort et costaud même si certains m'ont vu douter. Mais c'était tellement bandant à vivre. Aujourd'hui il faut passer à autre chose. J'ai un peu d'appréhension par rapport à l'avenir. Est-ce que je vais me contenter d'une vie quelconque après tout ça ?
Cette semaine, Yannick Bru, l'entraîneur des avants, se disait surpris des liens forts qui unissaient les joueurs mondialistes. Cela vous surprend-il ?
Il m'en a parlé. C'est bien. Je ne sais pas comment l'équipe de France va pouvoir capitaliser dessus. Les choses s'estompent vite. J'espère que chacun gardera le meilleur de cette aventure. Elle a été une leçon de vie.
Avez-vous eu des contacts avec les joueurs depuis ?
Aucun. J'ai coupé. Je garde pour eux les mêmes sentiments. De la distance et de l'affection. C'est difficile de savoir le regard qu'ils ont. Le temps passe. Chacun trace sa route.
Les traiter de « sales gosses », était-ce prémédité ?
Non, pas du tout. Je sortais d'une réunion où je leur avais dit ce que je pensais de leurs comportements égoïstes alors qu'on allait jouer une finale de Coupe du monde. J'en avais un peu marre, et c'est sorti. Mais je ne le regrette pas. Comme de leur dire qu'ils me cassaient les c… Ce sont des termes que je peux employer pour mes enfants. Mais contrairement à ce qui a souvent été écrit, je peux vous assurer que ce groupe vivait dans la bonne humeur.
Dans votre récit, vous avouez néanmoins que vous avez passé la dernière semaine coupé des joueurs, avec le sentiment d'être « seul contre tous ».
Oui c'était dur. Je les ai toujours aimés les joueurs, j'ai cru en eux. C'était triste. Heureusement, le staff a été très solidaire autour de moi. Les joueurs ont su se réunir de leur côté. C'est ce qu'il fallait. C'était un climat très extrême. Je n'ai pas voulu remettre les maillots, et dans les vestiaires avant la finale, je me suis isolé. Je ne suis pas allé les saluer, les embrasser. Certains sont venus.
Vous êtes finalement indulgent vis-à-vis des joueurs. Il n'y a que François Trinh-Duc que vous critiquez un peu plus ouvertement. Pourquoi ?
Je dis aussi que j'ai de l'affection pour lui et que c'est un excellent joueur. Il fallait faire un focus sur un choix, celui de le mettre remplaçant, qui avait suscité beaucoup de critiques. J'aurais pu être aussi beaucoup plus dithyrambique sur Morgan Parra qui m'a bluffé. Son passage en dix a changé beaucoup de choses. Ça a été un bonheur de bosser avec lui.
En revanche, vous vous lâchez contre les médias.
C'était plus facile (rires). C'est ce que beaucoup de gens ont retenu. Là aussi je pense être objectif. Pendant trois ans, j'ai été disponible, ouvert. Ensuite, j'ai été obligé de rentrer en guerre. Mais le milieu, les consultants, ont donné du grain à moudre aux médias. Dès ma prise de fonction. Certains sont toujours convaincus que je suis incompétent. Quand je pense au travail accompli, à notre finale, ça me fait sourire… Il ne peut pas y avoir de hasard.
En lisant les chapitres consacrés à votre enfance, on a le sentiment que vous avez eu envie de transposer un modèle dans votre management : vous en chef de fratrie.
Je n'ai pas pensé à faire un copier-coller, mais ce que j'avais vécu en tant qu'aîné d'une famille de huit enfants explique ce que je suis. Les sentiments fraternels, c'est un ciment dans un sport collectif comme le rugby. Les joueurs de l'équipe de France ne s'aiment pas tous comme des frères, certains ne se supportent pas, mais à un moment, ils se sont comportés comme des hommes et des compétiteurs et ils ont su faire abstraction de leurs petits ego.
Philippe Saint-André, votre successeur, va-t-il avoir la tâche facile ?
Je ne sais pas. C'est tellement fragile une dynamique de groupe. Le postulat, c'est qu'il hérite d'un bon groupe qui sort de manière positive de la Coupe du monde ce qui n'était pas le cas en 2008. Il a un bon calendrier. Il est reconnu pour ses compétences, comme Yannick Bru et Patrice Lagisquet. Il n'arrive pas avec ce dénigrement que j'ai connu et qui a marqué les joueurs. Il part sur des bases plus saines que les miennes.
(1) Marc Lièvremont reversera tous les bénéfices de ce livre à la fondation Mouvement pour les villages d'enfants.
